Visite au château de Rumbeke

Une histoire recommandée en trois parties

Depuis le début de cette année, nous sommes tous devenus des châtelains et des châtelaines. Nous, ce sont les dix personnes travaillant sous la direction inspiratrice de Luc Glorieux, qui font tous les jours de leur mieux pour l’honneur et la gloire de la FBAA et de la BAAV. Nous nous sentons gâtés et beaucoup d’honneur nous est fait. Pouvoir travailler dans cette merveilleuse infrastructure et ce bel environnement n’est pas donné à tous. Durant les semaines et les mois écoulés, nous étions tout yeux et tout oreilles dans l’expédition à travers le Château de Rumbeke, également appelé le Kaasterkasteel. Ainsi, nous avons écouté avec une attention aiguë l’histoire du château racontée par Jozef Denolf, président de Reisleiders Vlaanderen. Certes une histoire corsée, que nous voulons rapporter à nos lecteurs. Nous le faisons en trois volets, dont le premier dans ce numéro. C’est à se lécher les babines.… (GeL)

Le château, où jadis se trouvait “Le Berceau de la Flandre”, est caractérisé par deux données exceptionnelles: premièrement le château ne connut que peu de transformations dans ses 5 siècles d’histoire et il nous a été laissé dans un état remarquable; ensuite, il n’y a eu que deux familles qui l’ont habité: la famille de Thiennes s’est maintenue dans la période de constitution agitée de l’Europe, la famille de Limburg-Stirum a contribué à la formation et à l’élaboration de l’Etat belge.

L’histoire du château de Rumbeke commence par une légende, une histoire fondée sur un conte populaire.

Un certain Baudouin est chargé, en tant que forestier, du contrôle de la région boisée et marécageuse de la Flandre, la région la plus septentrionale de son maître Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne et roi de la Francie occidentale. Son intrépidité et sa force dans la lutte contre les Maures dans le Sud lui valurent le nom de Baudouin aux Bras de Fer et le titre de chevalier le plus pieux de toute la chrétienté.
A son retour du Sud, il rencontre un beau matin la tout aussi belle Judith, fille de ce même roi français. A ses dix-huit ans elle est déjà veuve du roi Edelwolf d’Angleterre, et après une affaire sans issue avec son beau-fils Edelbald elle est de retour en France. C’est le coup de foudre. Baudouin enlève sa bien-aimée et fuit vers la Flandre. Au château de Harelbeke l’évêque de Tournai consacre le mariage, avec le consentement de Louis le Bègue, le frère de Judith, prétendant de France et ami de Baudouin. Ils passent leur lune de miel dans le château de Rumbeke, plus retiré dans le bois. L’intervention du pape calme la colère du roi de France. Il fait don du territoire entre la mer du Nord, la Somme et l’Escaut à son beau-fils et l’élève au rang de “Comte de Flandre”: voilà une véritable histoire d’amour entre un forestier et une belle princesse aux environs de 862.

Seigneurie

La légende nous amène à la naissance de la féodalité. Vers 800, Charlemagne divise son grand royaume en 300 comtés sous la direction de comtes. Cette féodalité faisait fonction de lien efficace dans une période où la mobilité et la communication étaient inexistantes. Le temps se met à l’œuvre: les terres sont encore prêtées et le fief devient héréditaire.
Le nom “seigneurie” date du 10e siècle et signifie un large fief du roi, dont le “Seigneur” est devenu un propriétaire héréditaire ayant jurisprudence sur ses assujettis. Pareil fief est souvent une grande ferme avec de nombreuses terres, entourée d’un étang, d’un portail et d’un pont d’entrée, l’habitation est couronnée d’une petite tour et d’une horloge.

On prétend que les Comtes de Flandre possédaient déjà avant le 13e siècle le fief de Rumbeke. Suite à des héritages, des mariages ou des ventes, des noms de propriétaires apparaissent et disparaissent. C’est ainsi que le fief de Rumbeke appartenait successivement aux seigneurs de Wervik, de Nevele, de Lichtervelde et de Gistel; d’ailleurs leurs blasons sont peints sur une cheminée d’une pièce au rez-de-chaussée du château. Margaretha van Gistel épousa Jean d’Antoing, seigneur de Briffeuil, et ils vendirent le fief en 1426 à une ancienne famille de chevaliers brugeois flamands Jan van Langhemeersch, appelée également de Longpré.

Entre-temps nous sommes sortis du Haut Moyen Age: une période de comtes et de ducs; c’est au 13e siècle que les villes et les communes ont marqué la vie politique, culturelle et socio-économique, c’est un siècle de domination française, citons aussi la Bataille des Eperons d’Or en 1302. Le 14e siècle subit une crise économique générale en Europe avec la famine, la peste et la guerre. Le Moyen Age se termine au 15e siècle par l’unification bourguignonne des Pays-Bas.

Maria van Langhemeersch, la petite-fille de Jan, épousa en 1476 Robert Mulaert, conseiller de Philippe Le Bon et de Charles le Téméraire, ducs de Bourgogne, et de Maximilien d’Autriche. Le père Mulaert s’était acheté le titre “de Thiennes”, qui réfère au village Thiennes, situé près de la rivière de la Lys en Flandre-française. De son oncle, il hérita le fief Lombise près de Mons. Par son mariage avec Robert de Thiennes, également seigneur de Castre, Maria de Langhemeersch amena le fief dans la maison de Castre en Flandre-française. C’est la raison pour laquelle le château de Rumbeke est également appelé le “Kaasterkasteel”.

Agrandissement

Le château reste quelque 400 ans (1467-1856) la propriété de la famille de Thiennes, ayant comme devise familiale: “Tienne quoi qu’advienne”. Ensuite, Astérie Marie de Thiennes épouse Dirk de Limburg Stirum. Le château devient alors durant 150 ans (1856-1987) la propriété de la famille ayant comme devise: “Je marche droit”.

Dans nos régions, le 16e siècle est caractérisé par le pouvoir des Habsbourgs et par les guerres religieuses; c’est également le siècle de l’agrandissement de notre “Kaasterkasteel“.

Aux environs de 1502, le siège de la seigneurie de Rumbeke est décrit comme une ferme comportant des bois, des terres et de l’eau, d’une superficie de 15 ha.

Jacques Ier de Thiennes (1496-1534), fils de Robert Mulaert et de Maria van Langhemeersch et premier châtelain de Rumbeke, fixe la structure de base du château: il transforme la ferme seigneuriale en un manoir seigneurial rural en forme de L, un bâtiment orienté nord-sud avec perpendiculairement une aile vers l’est et un portail sud. Dans l’angle intérieur se trouve une tour avec un escalier: la base carrée est surplombée par une tour octogonale, couronnée d’une bulbe. La chapelle y est annexée. La tourelle coiffée en poivrière à l’angle nord-est donne à l’ensemble une impression de château d’eau médiéval.
Ce premier châtelain de Rumbeke était, en tant que conseiller de Maximilien d’Autriche et de Charles Quint, un homme très respecté; en 1498, il partit en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Il fut enterré avec sa deuxième femme, Catherine d’Oignies, dans le chœur de l’église de Rumbeke. Leur tombe en ardoise causa une certaine commotion villageoise au 19e siècle.

Au Moyen Age, des millions de chrétiens visitaient Saint-Jacques de Compostelle en Espagne afin d’honorer la tombe de Saint-Jacques.
Jacques le Majeur, un apôtre, vint en Espagne comme évangéliste. Lorsqu’il revint en Judée, Hérode lui fit subir le martyre. Son corps fut transporté en bateau en Espagne et resta caché durant 800 ans. Selon la légende, en 814, des étoiles furent visibles au-dessus d’un champ et le corps du saint y fut retrouvé. Le nom de Santiago de Compostelle trouverait donc son origine dans le latin Campus stellae (champs d’étoiles). La cathédrale d’origine a été construite sur la tombe de Saint-Jacques par Alphonso II. La belle église romane, qui existe toujours, date du 11e siècle; la façade baroque a été rajoutée au 17e et 18e siècle.
La route du pèlerinage traversait la France; Paris, Vézelay, Le Puy et Arles étaient les points de rassemblement des quatre routes ‘officielles’. Etant donné que le voyage durait souvent des années et qu’il n’était pas sans dangers, on voyageait souvent en groupe et on passait la nuit dans des cloîtres ou des villes fortifiées. Les pèlerins emportèrent une Coquille Saint-Jacques comme signe de distinction.
La route de pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle est jusqu’à nos jours très actuelle.

Salle d’honneur

Thomas Ier de Thiennes (1534-1558), fils de Jacques Ier et d’Isabelle de Plaines, était commandant au service des rois espagnols Charles Quint et Philippe II; il guerroyait entre autres dans la bataille de St.-Quentin, où les Espagnols vainquirent les Français. Il épousa Marguerite de Haméricourt; les premières lettres de son prénom (T) et de celui de sa femme (M) sont entremêlées dans la boiserie décorative d’une corbeille à fleurs romane en lacs-d’amour, sculptée dans la poutre est de la grande salle supérieure, appelée plus tard la salle d’honneur.

Marguerite de Haméricourt descendait d’une famille distinguée: son frère Gérard était abbé de l’abbaye St-Bertin et premier évêque de St.-Omaars. Il participa au Concile de Trente (1545-1563). C’était l’époque de la Contre-Réforme. Dans sa lutte contre le protestantisme, le Concile prit quelques décisions remarquables: non seulement la Bible, mais également la tradition sont les sources de la foi; le latin devient la langue véhiculaire officielle de l’Eglise; pour la formation des ministres du culte, on organise des séminaires et le célibat (actuellement fort contesté) est imposé; la dogmatique exacte est simplement expliquée aux croyants par la rédaction d’un catéchisme (un exercice de mémoire remarquable en école primaire) et l’Index des livres interdits est établi. Par la réforme de l’évêché de Philippe II d’Espagne en 1559, la paroisse de Rumbeke ressortissait à l’évêché de Bruges. Auparavant le prêtre était nommé par l’évêque de Tournai sur proposition de l’abbé de l’abbaye St.-Bertin de St.-Omaars, qui patronnait l’église de Rumbeke depuis 1116.
 
C’est à Thomas Ier qu’on doit, en 1535, l’agrandissement définitif du château tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il construit une aile ouest composée de cinq tours octogonales recouvertes d’un toit en cône, une à l’angle nord ouest et quatre sur le côté sud; il ajoute un étage à la chapelle et il déplace l’entrée au sud est. Le château est construit en une dizaine de sortes de briques rouges avec de petits pignons à redans en style renaissance; il y a des fentes dans les murs extérieurs et les tours comportent des meurtrières. Les grandes parties murales sont joliment entrecoupées par des signes de maçonnerie en brique grise intégrés dans l’ensemble. L’utilisation modérée de pierre de taille et l’alternance des éléments décoratifs accentuent la simplicité architecturale du château.

Signes de maçonnerie

Les signes de maçonnerie sont des signes pleins de signification, des symboles reconnaissables par la communauté culturelle à laquelle ils se réfèrent. Souvent, ils ont pour but de protéger la communauté contre le mal et de promouvoir la fertilité chez l’homme, chez l’animal et dans la terre.
Les murs du château comportent quatre signes de maçonnerie et de nombreuses combinaisons. La croix de St.-André (X) réfère à l’Ordre de la Toison d’Or et exprime le lien avec les ducs de Bourgogne. Selon la très ancienne symbolique le signe de multiplication est également un signe de fertilité. Le losange est en fait une composition d’un V retourné, le signe céleste masculin, et un V, le signe terrestre féminin; c’est donc également un symbole de fertilité; en tant que signe fermé, c’est également un signe détournant le mal. Le motif des trois soleils, sur la tour et sur le fronton au-dessus de la porte d’entrée, symbolise le lien qui unit étroitement l’homme et le cycle solaire: soleil levant, position la plus élevée et soleil couchant, fin et début de l’année, mort et résurrection. La forme du fusil ou la forme de lampe à l’huile est un symbole instauré par les ducs de Bourgogne: selon d’aucuns, cette forme réfère à l’Ordre de la Toison d’Or, dont le collier est composé de fusils et de galets, selon d’autres la forme comporte une référence à l’Ordre des Templiers. Avec les nombreuses références à l’Ordre de la Toison d’Or, Thomas Ier aurait voulu honorer son père Jacques Ier. Charles Quint avait promis à ce dernier de l’admettre dans ce prestigieux ordre de chevalerie; en même temps, Thomas Ier voulait son attachement aux ducs de Bourgogne. Il se pourrait aussi que les signes aient été apposés par son grand-père Robert de Thiennes.

Tableau

Autrefois, il y avait au château une copie d’un tableau du 16e siècle qui représentait les habitants du château et leur personnel. Parmi ces derniers, il y avait le couple Lietaert, habitant la basse-cour, et le fils aîné Jacques II accroupi. Tous étaient assis devant l’étang et le château. Nous remarquons également le moulin de la seigneurie, appelé “Bergmolen”, la tour de l’église de Rumbeke et la tour des halles de Roulers. Nous voyons encore deux hérons sur la toile; le domaine comportait alors deux élevages de hérons.

Nous constatons que dans son ensemble le château de Rumbeke n’a rien d’une forteresse du Moyen Age et qu’il n’a jamais eu de fonction de défense; c’est un château manoir, le plus ancien des Pays-Bas. On suppose que l’architecte du château de Rumbeke a également conçu la tour de l’église d’Oekene.

L’Ordre de la Toison d’Or a été instauré en 1430 par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Les membres s’obligeaient à défendre la Foi et l’Eglise et à faire revivre la chevalerie. Le but était de créer une sorte de contrepoids à l’Ordre anglais de la Jarretière et d’accentuer l’équivalence de Philippe le Bon avec les autres rois européens; il s’attachait ainsi la haute noblesse à lui et à la dynastie. Leur insigne honorifique est la toison de bélier; celle-ci réfère à la légende grecque des Argonautes. Dès lors la dynastie de Bourgogne était supposée descendre des Troyens. Plus tard, l’Ordre fut divisé en une branche autrichienne et une branche espagnole.

L’Ordre des Templiers, ayant comme insigne la Croix de Malte, a été instauré en 1119 à Jeruzalem par Hugues de Payns - un petit village près de Troyes au bord de la Seine - par Godfried de St.-Omaars et six compagnons. Du temps des Croisades et de la conquête de Jérusalem, les pèlerins devaient être protégés en cours de route et en Terre Sainte. Les chevaliers faisaient vœu de chasteté, d’obéissance et de pauvreté. Les célibataires portaient une tunique blanche, les mariés et les serviteurs une tunique brune ou noire. Quand les chevaliers mouraient, leurs possessions revenaient à l’Ordre, les veuves obtenaient une partie de l’héritage mais ne pouvaient rester dans la maison. Au Concile de Trente (1128-1129), l’Ordre fut agréé par le pape. Etant donné, qu’ils étaient sous la tutelle papale, les chevaliers ne ressortaient pas au régime féodal; étant indépendants ils jouissaient d’une position privilégiée, ce qui explique leur grande richesse. L’Ordre a par conséquent été supprimé en 1312, lors du Concile de Vienne, par le pape Clément V.

Fenêtre du calvaire

La chapelle du château est composée de deux travées, dont le plafond est porté par deux voûtes en ogive; une fenêtre cintrée sur le côté sud est et un remarquable vitrail du côté est décorent l’ensemble.
Le dernier vitrail, 145 cm de haut et 120 cm de large, est composé de cinq panneaux peints intégrés dans quatre encadrements horizontaux.
A première vue, le panneau du milieu contraste par sa sobriété avec le cadre Renaissance exubérant par ses colonnes et ses piliers corinthiens.

Un bord de verre vertical, dérangeant, sur la gauche de la Mater Dolorosa, et l’arc ogival abaissé font penser à un agrandissement et un élargissement de la fenêtre. En effet, un examen historique et artistique fait remonter le centre de la fenêtre du calvaire aux environs de 1470-1490. Sur une carte postale Nels de 1910, un arc en plein cintre est dessiné sur le côté gauche de la tour inférieure carrée.
On suppose qu’il y avait une petite chapelle de famille dans cette partie de la tour avant que la chapelle actuelle ne fût construite. Le centre du vitrail actuel aurait été enlevé de la chapelle de famille vers 1510-1540, agrandi et placé dans la chapelle nouvellement construite.

Le centre du vitrail représente le Christ sur une croix en forme de T, à ses côtés il y a la Sainte Vierge et Saint Jean. Trois anges récupèrent le sang du Christ dans des calices; un à hauteur de la main gauche, un à hauteur de la main droite et du coeur et un à hauteur des pieds. On retrouve la symbolique de condamnation dans les lettres INRI, Jésus Nazarenus Rex Judeorum. Le chardon, le crâne et les ossements au bas de la croix symbolisent le site de Golgotha. Au-dessus, en prolongement de la guirlande décorative, on retrouve le blason de la famille de Thiennes, flanqué de deux anges comme écuyers.
Le vitrail est assez spécifique. Nous voyons le Christ sur une croix en forme de T, présenté dans une anatomie typique du 15e siècle, quasi féminine: de longs cheveux, un gros ventre et une grosse poitrine, des reins étroits et de larges hanches, des jambes assez droites, des bras un peu au-dessus de l’horizontale. Contrairement aux présentations courantes, les mains du Christ ne sont pas crispées; il replie seulement le pouce sur la paume de la main. La représentation du Christ encore vivant, aux yeux ouverts, est assez remarquable pour la fin du 15e siècle.
Le Christ crucifié est ‘conscient’ et regarde sa mère, attristée et détournant la tête; Jean, le disciple préféré, regarde son Maître les yeux pleins d’espoir. Le fait « d’être conscient » confirme la majesté et la divinité du Fils de l’homme.
Le vitrail veut accentuer la version de Jean à propos du Calvaire: le Fils de Dieu mourant déclare à sa mère Marie, qui perd son propre fils, qu’elle a à présent un nouveau fils, le disciple Jean, et lui une vraie mère, faisant de Marie la mère de l’humanité.
A partir de la dévotion cléricale et populaire pour le sang du Christ en Flandre, avec entre autres la relique que Dirk van den Elzas ramena de la 2° croisade, cette représentation sacralise le vitalisme du sang de l’ancien testament: le Christ scella de son propre sang l’alliance éternelle entre Dieu et l’homme.

Aventurier

Jacques II de Thiennes (1558-1565), fils aîné de Thomas Ier, était un aventurier et quitta très jeune la maison familiale pour se rendre à Paris. Leonard Limosin, un artisan émailleur français, fit alors son portrait; le tableau est devenu mondialement connu sous le nom “l’Email du Limosin”. Il épousa, l’année après la mort de son père, Isabelle d’Arckel, femme de Heukelum; le couple resta sans enfants. Il avait toutefois quatre enfants illégitimes. La vie à la cour de Bourgogne était très libertine; souvent on reconnaissait et gratifiait ces enfants illégitimes, de façon que bon nombre d’entre eux étaient fiers par après d’être un bâtard d’un noble. Il n’a été seigneur de Rumbeke que pendant quelques années; il y fit construire à ses frais la merveilleuse tour de l’église, qui sera dynamitée plus tard en 1918 par les Allemands en retrait. Il mourut assez jeune et fut enterré dans l’église de Rumbeke. Son frère Thomas II lui succéda, héritant suivant le droit féodal du Moyen Age, tous les fiefs, y compris le château de Rumbeke.

Les troubles religieux du 16e siècle ont également bouleversé notre région. Des sermons de palissade avaient lieu dans la région boisée le long de la voie Roulers-Menin, où le prédicateur Jacob de Rore prêchait la doctrine anabaptiste du curé Frison Menno Simmons. La doctrine s’infiltrait surtout dans les milieux industriels du textile: Hans Busschaert, surnommé le Tisserand, devint une sorte d’évêque de la région. L’inquisition était également sans merci: Francois van Langhemeersch, bailli de la châtellenie Oost-Ieperambacht, fit traquer la famille Andries Pattyn de Rumbeke qui fuit à Haarlem; Pieter Titelmans, le fameux inquisiteur hérétique de Flandre, fit rechercher Pieter van Zuudt de Oekene, qui avait évité la confiscation. Dans les petites heures du 23 août 1566, des iconoclastes calvins, provenant du secteur du textile d’Ypres et de Hondschote, ont gravement endommagé l’église de Rumbeke. Dans les comptes de l’église de l’époque on ne mentionne pas de dépenses pour de nouvelles statues. On peut donc en déduire qu’ils ont probablement été mis en lieu sûr.

Thomas II de Thiennes (1565-1571) était également commandant au service des Espagnols et participa entre autres à la bataille de Gravelines (1559). Egmont lui demanda, avec encore deux autres compagnons de guerre, de communiquer au roi Philippe II à Bruxelles, la victoire de l’armée espagnole sur les Français. Dans le cadre de l’Inquisition, il reçut d’Egmont la mission de rassembler au château toutes les armes de la châtellenie et de les transporter à Courtrai. Il épousa, après dispense de Rome, la veuve de son frère, Isabelle d’Arckel. Elle n’avait été mariée que 4 mois avec son premier époux et deviendra après 4 ans à nouveau veuve. Elle devra élever deux enfants mineurs, Ferdinand et Thomas III, qui devait encore naître à la mort de son père.
 
Dans le courant du 12e siècle, le comté de Flandre a été subdivisé administrativement en quatre châtellenies: le Franc de Bruges (Brugse Vrije), la châtellenie de Furnes (ou Veurne-Ambacht), la châtellenie de Courtrai (Kortrijk) et la châtellenie d’Yper (ou Zale); cette dernière a été subdivisée en West Yper Ambacht et Oost Yper Ambacht. Cette division administrative restera en place jusqu’à la Révolution française. Le nom ‘châtellenie’ provient du terme ’château’, c’est-à-dire un lieu fortifié. Les anciens comtes avaient bâti des châteaux pour se défendre contre les Normands; certains de ces châteaux sont devenus plus tard des hauts lieux administratifs régissant un certain nombre de villages. L’ensemble était appelé une ‘châtellenie’.

Jean-Baptiste était le troisième fils de Thomas Ier et de Marguerite de Haméricourt. Suite aux droits successoraux susmentionnés, il se retrouva les mains vides. Marguerite, la femme du Kaasterkasteel, acheta la seigneurie de Warelles. Après le décès de son mari, elle y fit construire pour son préféré le château de Spytenburg à moins de 300 m du Kaasterkasteel. Cette demeure fut aussi appelée château de Warelles ou le Verzonken Kasteel (Château Sombré).

Les seigneurs de Warelles allaient à l’église d’Oekene, où ils étaient reçus solennellement dans le chœur, où ils avaient leur propre siège. A cet effet, ils avaient aménagé un sentier du côté sud ouest de leur domaine, un sentier clérical connu sous le nom ‘Suytdreve’. Le seigneur du Château de Rumbeke avait en fait son propre sentier clérical menant à l’église de Rumbeke – existant encore en partie – où il était également reçu avec les honneurs et les privilèges usuels.

En regardant de plus près l’église d’Oekene, on ne peut rester indifférent à la symbolique de l’architecture cléricale du début du Moyen Age.
Le choeur et l’autel sont souvent orientés vers l’est. L’est est symbole de “Lumière”, de “Sagesse” et de “Vie”: le soleil s’y lève, les Rois Mages venaient de l’est.
Dans l’architecture cléricale, l’image du soleil levant et couchant symbolise l’histoire de la foi. Le trajet nocturne du soleil, de l’ouest vers l’est, drapé dans l’obscurité, représente l’Ancien Testament. La clarté du jour, où le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest, représente le Nouveau Testament. Le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament, de la nuit au jour, de l’obscurité à la lumière, c’est l’est, le soleil levant, la naissance du Christ, la délivrance. La commémoration de Notre Dame se situe avant le Christ, sur la gauche donc, étant donnée que le Christ doit encore naître. Sur la droite, on commémore le patron de l’église, quelqu’un ayant vécu après le Christ, donc dans le Nouveau Testament.
Dans le mur nord de l’église d’Oekene, où se trouve actuellement une niche, se trouvait autrefois une porte, appelée la “porte du paradis”. C’était la porte par laquelle le défunt était transporté au cimetière, une période obscure en attendant le Jugement Dernier.

Entre les contreforts sud est de la même église, la “pierre d’appel” a été replacée à son endroit historique en 1977. Dans le passé, avant de connaître toutes nos possibilités actuelles de publication et de notification et de plus la majeure partie des gens étaient illettrés, un arrêté devait être proclamé afin d’avoir force de loi. Cette proclamation se faisait alors d’une pierre d’appel à la fin de la grand-messe…
Nous avions achevé le premier épisode de l’histoire du château de Rumbeke au 16e siècle. Nous vous avions raconté que Jean Baptiste, le troisième fils de Thomas I et de Marguerite de Haméricourt, s’était retrouvé les mains vides en vertu du droit de succession. Sa mère Marguerite avait alors fait construire le château de Warelles – également appelé ‘Verzonken kasteel’ – pour la prunelle de ses yeux, à 300 mètres à peine du château de Kaaster.

Qu’est-il advenu du ‘Verzonken Kasteel’ (Château Sombré)? Après de nombreuses guerres et après l’occupation à l’époque de Louis XIV, il a été loué comme ferme et ensuite démoli. Encore plus tard, il a été donné à ferme comme jardin d’agrément et transformé en champ. Les remparts ont été comblés de débris du village de la première guerre mondiale. Ainsi disparut le Château Warelles, construit le long de la Kasteelstraat (rue du Château), actuellement la Hoogstraat (rue Haute), où se trouve maintenant un pylône d’électricité.

Nous ne pouvons toutefois passer outre la légende du seigneur de Tellekkens, puisqu’elle concerne le Verzonken Kasteel, situé dans le Breemeersen, un site plein de silence et toujours brumeux…

Il y a très longtemps, il y avait à Rumbeke bon nombre de petits châteaux habités de chevaliers qui étaient de mauvais et de méchants personnages. Chacun de ces chevaliers avait sa propre porte pour entrer dans l’église. Un de ces personnages, le Seigneur de Tellekkens, avait hypothéqué toutes ses propriétés et il avait dilapidé tous ses trésors dans des fêtes et des ripailles. Le lendemain de la dernière fête, il sortit en soupirant à mi-voix: “Je vendrais bien mon âme à Satan, s’il m’en donnait assez d’or.” Soudainement, comme emporté par un coup de vent, un petit bonhomme noir se trouvait derrière lui, une étrange lueur dans les yeux. Il dit: “Si tu me promets d’être à moi dans un an, personne ne sera plus riche que toi”. Et il en fut ainsi. Les fêtes reprirent au Château de Tellekkens.
Le temps passa et lors d’une fête nocturne, le châtelain était appelé à l’extérieur par un petit bonhomme noir, une année venait de s’écouler. Le carrosse tiré par deux chevaux noirs était prêt à partir. Le seigneur de Tellekkens demanda encore un moment de répit afin de dire adieu à ses amis présents, un moment encore, tant que la petite lampe avec laquelle il était sorti brûla. “Merci maître”, dit le seigneur Tellekkens, et il lança la lampe dans un puits. Le petit bonhomme jura et disparut comme un dragon. Le seigneur féodal s’était dégagé d’un mauvais esprit, mais personne ne peut se dégager de la main de Dieu. Il poursuivait sa vie de débauche jusqu’à ce qu’un énorme coup de tonnerre réveilla en pleine nuit tout le village de Rumbeke.
Le lendemain matin, on vit le château de Tellekkens en ruines, le seigneur et ses domestiques avaient disparu et on n’a plus jamais entendu parler d’eux. Depuis, on voyait chaque nuit un petit bonhomme noir se promener sur les murs écroulés. Actuellement, le château a totalement disparu sous terre. A l’heure actuelle, cet endroit a mauvaise réputation, les femmes quand elles passent le soir forcent le pas, font le signe de croix et regardent derrière elles pour s’assurer de ne pas être suivies du petit bonhomme noir…

Avec le seigneur de Tellekkens on veut parler du seigneur de Warelles. On savait déjà que les châtelains rumbekois ne s’entendaient pas très bien et que la jalousie et la rancune régnaient entre les seigneurs du grand château et du Verzonken Kasteel. La vie dissolue du Seigneur de Tellekkens n’est confirmée par aucune tradition ni document. Nous savons uniquement que Filippina Margaretha de Thiennes, la fille aînée du deuxième Seigneur de Warelles, a été assassinée en 1680 dans sa chambre à coucher par son propre domestique. L’imagination a libre cours. Que les biens financiers de Warelles aient disparu n’était pas seulement dû au luxe et à l’amusement, la population s’en était bien rendue compte, la fantaisie populaire a créé le reste.
Ajoutez à cela que le domaine a été loué pour la dernière fois comme jardin d’agrément en 1851 à la famille de francs-maçons Lenoir. A cette époque on avait une peur démoniaque des francs-maçons et de leur Maître, le Prince des Ténèbres, voilà assez d’éléments pour créer une superstition populaire. Jusque là donc la légende du Seigneur de Tellekkens et du Verzonken Kasteel.

 

Paternosterknechten

Ferdinand de Thiennes (1571-1590), fils mineur de Thomas II et d’Isabelle d’Arckel, succéda à son père, mais en fait c’était sa mère qui avec le bailli Pieter Goudenhooft dirigeait la seigneurie. Ce fut une période très mouvementée pour Rumbeke, des temps de guerre et d’accrochages constants. Les adeptes de Guillaume le Taciturne, ‘geusche Staatsen’ (les Gueux de la mer et des bois), envisageaient un coup d’état calviniste contre lequel les Malcontents, des catholiques wallons et pro-espagnols, les ‘paternosterknechten’, se battaient. Pillages, incendies criminels, l’église et les maisons sur la place du village étaient en ruines, la revendication des trésors religieux et des personnes provoquaient un désarroi total et une désorganisation: il n’y avait plus de bailli, plus de curé, plus de vicaire, plus d’assistance publique; la région était totalement dépeuplée et appauvrie.
Après huit années de guerre, la paix revint; la châtelaine et le bailli essayèrent de faire redémarrer la vie. Pieter Goudenhooft était également ‘opperghesworene’ de l’église de Rumbeke, actuellement appelé président du conseil de fabrique; en cette qualité le rétablissement paroissial lui était une priorité absolue. Il fit même imposer une accise de 14 ans sur ‘les bières consommées dans les tavernes, lors des mariages, des brasseries et de pareilles fêtes’. Cet impôt servait à amortir les emprunts pour le rétablissement paroissial: “le plaisir céleste d’une pinte“ pourrait-on dire.
Ferdinand tomba au champ d’honneur, âgé de 20 ans, dans la bataille d’Ivry, alors qu’il combattait durant les guerres de religion sous les ordres d’Egmont contre le Roi de France, Henri IV; il n’avait pas d’héritiers.

Pieter Goudenhooft, brasseur de profession, était un homme puissant: en tant que bailli principal il était le remplaçant du seigneur de Wijnendale. Il se fit construire une maison dans la Kasteelstraat (rue du Château), actuellement Hoogstraat (rue Haute) n° 10. Le ’Baljuwhuis’ (Maison du Bailli), classé monument et vue du village par A.R. datant de 1976, est après le château le plus ancien bâtiment de Rumbeke. Il est composé d’une maison supérieure, d’une maison inférieure et d’un portail et il date de 1617, durant la période espagnole d’Albrecht et Isabella; il fait penser à la maison communale de Groot-Bijgaarden en Brabant-Flamand, qui est plus grande mais montre beaucoup de ressemblances. La cheminée Renaissance et la construction des chambres et caves sont remarquables.
L’étude historique de la construction du Baljuwhuis datant de 1996, divulgue cinq transformations. En résumé: la Maison supérieure date du début du 17e siècle et la datation “617” n’est pas due à une démolition, mais tout simplement au fait que la décoration murale n’était composée que de trois ancres; la Maison inférieure est, malgré les restes de phases de construction antérieures, en majeure partie une construction du 19e siècle.

Thomas III de Thiennes (1590-1637) succéda à son frère Ferdinand. Avec Anna de Renesse, son épouse, il "procréa" 10 enfants. Il hérita également de sa mère les seigneuries de Heukelum, de Woudenburg et de Leyenbourg, qu’elle avait reçues d’une nièce. C’est la raison pour laquelle nous rencontrons de temps en temps le nom “de Thiennes et de Leyenbourg”.

 

C’était le début du 17e siècle: la période des archiducs Albrecht et Isabella. Le rétablissement économique était dû au commerce du lin et de la dentelle. Les marais furent asséchés par Cobergher et de nouvelles cultures organisées. Les Jésuites assuraient la promotion du style baroque et la première église baroque fut construite à Scherpenheuvel. La deuxième moitié du 17e siècle allait être dominée par les guerres avec la France, où Louis XIV veillera à un gain territorial en défaveur de la Flandre.

 

Pigeons

Après les troubles avec les Guets, Thomas III fit restaurer le château et en 1609, il fit construire dans la basse-cour un pigeonnier avec pignons à redans. C’était son passe-temps favori.

Dans le passé, la colombophilie était réservée aux châtelains, aux grands féodaux nobles et c’était un privilège pour les abbayes. Ce passe-temps n’a été libéré que sous le Pouvoir Hollandais en 1815-1830.
Dans la deuxième moitié du 16e siècle, le privilège a été élargi aux grandes entreprises d’agriculture où les pigeons vivaient dans des tours en brique dans la cour, au-dessus des poules et des cochons, ou bien dans une niche au-dessus du portail de la ferme. Vu que presque tout le monde était devenu colombophile, et que les pigeons volaient les semences, une réglementation entrait en vigueur, limitant le nombre de couples et la surface exigée de terre cultivée était fixée.

Pourquoi cultivait-on alors des pigeons? Ils se multiplient très vite et produisent du fumier qui est extrêmement approprié pour le lin et les graines de navet. De plus, ils picorent leur nourriture sur les champs pendant l’été. Pour les nobles, les tours sur les fermes étaient un signe de prestige et la chair de jeunes pigeons apportait de la variété dans la préparation des repas. Dans une moindre mesure, les pigeons étaient gardés pour dresser des éperviers et des faucons pour la chasse, mais même jusqu’à la deuxième guerre mondiale on les utilisait comme pigeon voyageur.

Les églises paroissiales de Rumbeke et d’Oekene ont été restaurées sous l’impulsion de Thomas III; il aida Rumbeke à propager l’honorification de Blaise et il offrit à l’église d’Oekene une toile représentant le miracle de St-Martin du Maître hollandais Wevilinchove. Il acheta également la seigneurie den Hazelt, augmentant encore le prestige du châtelain de Rumbeke.
Il est enterré avec sa femme dans l’église de Rumbeke.

Comte

René de Thiennes (1637-1675), fils aîné, hérita la seigneurie à l’occasion de son mariage avec Johanna de Croy dans l’église du Coudenberg, deux ans avant la mort de son père.
Les seigneuries de Rumbeke et de ’t hof ’t Iseghem ont été assemblées par le roi Philippe IV d’Espagne en un comté et il offrit à René de Thiennes à cette occasion en 1649 le titre héréditaire de “comte”. Toute sa vie, le nouveau comte sera confronté avec des occupations de troupes et de violence guerrière. Des troupes françaises mutinantes, qui entraient via Menin dans Courtrai, pillèrent l’église de Rumbeke; heureusement les trésors d’art avaient été cachés en lieu sûr. Au château, ils volèrent 10 beaux chevaux. Une décennie plus tard, ils tuèrent au château 4 membres du personnel de service; ils y logèrent et se firent entretenir par la population.

Avec la Paix d’Utrecht (1713), la guerre de succession espagnole prend fin. Les Pays-Bas du Sud tombent aux mains des Habsbourgs autrichiens. A la frontière franco-flamande (Menin, Furnes, Ypres) des garnisons hollandaises sont casernées. La Flandre devient un bastion de la République Nord-Hollandaise contre la France et est ballottée entre les grandes puissances européennes.

Le Comte Louis Thomas (1675-1719), qui succéda à son père, connut les mêmes misères de guerre. Il étudia aux Universités de Cologne et de Paris et épousa d’abord Magdalena van der Gracht, avec qui il eut treize enfants. En tant que veuf, il se remaria à Anna Josepha de Leon, veuve du comte François Balthazar de Gomiécourt. C’était le châtelain qui résidait souvent à Rumbeke et qui signait personnellement les comptes d’église.
Rumbeke continuait à vivre dans la tourmente: normalement on comptait dix funérailles par mois; en décembre 1678 et janvier 1679, on en notait respectivement 76 et 75. Pour la population, le château signifiait une certaine ‘sauvegarde’: on y déposait ses meubles et ses biens. Par l’occupation alternée de troupes espagnoles et françaises, la population devait payer des impôts tant à la couronne espagnole que française. Le comte connut d’une part l’annexion à la France de toute la châtellenie d’Ypres, y compris Rumbeke (traité de Nijmegen) et d’autre part la restitution par laquelle Louis XIV devait à nouveau céder la châtellenie d’Ypres, mais la Flandre-française restait rattachée à la France.
Lors du partage de l’héritage de feu Comte Louis Thomas, par l’application du droit de “tierce” par son frère le comte Walter Theodoor, de grandes disputes familiales éclatèrent. Ces dernières perdureront jusqu’en 1765.

Selon le droit féodal du Moyen Age, tous les fiefs d’un héritage appartenaient au fils aîné. Lorsqu’il fallait partager beaucoup de fiefs et peu de biens entre de nombreux héritiers, bon nombre de problèmes surgissaient. Afin de limiter ces problèmes, il existait dans ce système féodal, le droit de “tierce” par lequel le deuxième fils pouvait exiger un tiers des droits moyennant abstention de sa part dans les biens allodiaux; le troisième fils pouvait même exiger le tiers du tiers qui était accordé au deuxième fils.

Le Comte René Charles de Thiennes (1719-1722) n’est devenu châtelain qu’après la mort de sa femme Magdalena de Gomiécourt; avec elle, il avait huit enfants, dont six filles; cinq filles sont entrées au couvent.
Il acheta beaucoup de fiefs de la famille du château de Warelles, situés en grande partie sur le territoire de Rumbeke. En 1720, il fit construire un portail monumental, un portail de jardin en oblique, dans le haut mur entre le potager et le bois, en direction de Roulers.

 

Wervickhove

Le Comte Philippe René Hyacinthe de Thiennes (1722-1748) avait épousé Maria Ballet, avec qui il eut cinq enfants. Il était échevin de la ville de Gand et très entreprenant.
En 1731, il construisit deux portails monumentaux avec toit brisé mansardesale, respectivement du côté est et ouest du domaine, avec des écuries et arcades pour des charrettes et des voitures. Au-dessus du portail d’entrée est on peut lire 1731, le blason “de Thiennes” y est arboré, couronné des bannières et de la couronne comtale du Saint Empire Romain avec les treize perles; les deux sont forts affectés par le temps.
Quelques années plus tard, il acheta la ferme aux moutons “Wervickhove” au sud de l’église de Rumbeke. Celle-ci devint ainsi une ferme féodale de la seigneurie de Rumbeke et allait se transformer en une ferme pour chevaux très réputée.

Le nom “Wervickhove” proviendrait du terme werf-eck. Eck est un endroit où poussent des saules, c’est-à-dire de l’osier et les branches d’osier poussent facilement le long des bords humides. La ferme s’étendait des deux côtés du ruisseau du Babille, prenant sa source à hauteur de Moorslede; c’était en grande partie une suite de prairies et de prés peu élevés qui souvent en hiver étaient inondés et restaient immergés. Dans le passé, il y avait là un moulin à eau. Pour nourrir ce dernier, le ruisseau devait avoir un débit et une force suffisante. Plus tard, celui-ci était remplacé par un moulin à vent, tourné vers le vent ou comme on dit ‘brouetté’. La ferme a été habitée un temps par Jan Baptiste Becue, un personnage populaire important et entretenant de bonnes relations avec le châtelain. Vers le milieu du 17e siècle, il était bailli de l’importante seigneurie de den Hazelt, qui était maître de tribunal d’Oost Yperambacht.

Encore dans la même année, le châtelain créa la guilde de St.-Sébastien pour archers et reconstruisit l’auberge “De Roode Leeuw” (Le Lion Rouge) sur la place du village. Cette auberge, qui lui appartenait, était aussi ‘maison communale’ de la seigneurie.

Jusqu’à la Révolution Française qui mit fin à l’Ancien Régime, en 1789, le siège des seigneuries Rumbeke, ’t Hof van Iseghem et den Hazelt était situé à Rumbeke. Ces trois seigneuries avaient leur propre ’vierschaar’ ou justice implantée dans l’auberge ‘De Roode Leeuw’, actuellement “’t Oud Stadhuis” (le Vieil Hôtel de Ville), au nord-ouest de la place du village. Devant la porte se trouvait un pilori sur cinq marches, de forme octogonale et conçu pour exposer en même temps quatre criminels. Le bailli, responsable de l’ordre public et de la sécurité, constitua le Ministère public lors d’audiences devant le Vierschaar (tribunal). Après le jugement, il était chargé de l’exécution de la peine. Dans la façade avant de ’t Oud Stadhuis, on peut encore lire sur une pierre cimentée, entre la deuxième et la troisième fenêtre de l’étage, 1738, l’année de la reconstruction mentionnée.

Le Comte Charles Louis Albert de Thiennes (1748-1758) était l’original de la famille: tout jeune comte, il refusa à un certain moment de payer les droits de barrière à Ingelmunster; mieux encore, il menaça le gardien de barrière avec un pistolet. Il fut condamné. Plus tard, il épousa Marie-Anne-Françoise de Lichtervelde, mineure mais très riche. Il mourut assez jeune, à l’âge de 21 ans.

Jacques Florent François de Thiennes, fils du Comte Walter Theodoor de Thiennes de Leyenbourg (avec qui la dispute familiale éclata par le droit de tierce), se trouvait à la tête d’un régiment de cavalerie légère au service de Maria-Theresia d’Autriche. Le régiment était composé de jeunes recrues, appelées ‘les Wallons’,’les blancs-becs’. Le régiment remporta la victoire sur les hussards prussiens dans la bataille de Kollyn en 1757, ce qui était inespéré. Lorsque Maria-Theresia apprit la nouvelle, elle était tellement enchantée qu’elle broda de ses propres mains sur leur étendard une rose avec des épines et leur devise “qui s’y frotte s’y pique”. Elle ordonna en plus que ceux souhaitant rejoindre le régiment, ne porteraient plus jamais ni barbe ni moustache.
A cette bataille participa également un certain Limburg Stirum.

Sterrebos

Le Comte Christian Charles de Thiennes (1758-1801), fils du Comte Charles Louis Albert et de Maria-Anna de Lichtervelde, naquit un mois et demi après la mort de son père. Sa mère se remaria en 1765 avec le Comte Jozef de Murray de Melgum, un Ecossais au service de l’armée autrichienne. Il connaissait la splendeur et la romantique de la noblesse autrichienne et voulait rafraîchir et rajeunir les environs de Rumbeke, au sens propre et au sens figuré. Au sens figuré, il souhaitait que les procès, dominant la famille de Thiennes depuis près de 50 ans, finissent. Il fit combler les remparts du château, déplaça l’entrée vers le sud et la transforma en style Louis XV. Le bureau situé à droite du hall possède une cheminée en marbre gris, également en style Louis XV. La paroi de la cheminée est surmontée d’un cadre en bois dans lequel figure une copie du 19e siècle d’une peinture originale de Frans Pourbus. Le descendant de la famille de Thiennes que l’on voit sur la toile était au service du pape au 16e siècle. Il fit aménager le Sterrebos (1769-1774). Il y fit planter de nombreux jeunes chênes et hêtres, tant du côté sud et ouest que du côté nord du château.
Le châtelain s’inspira du ‘Prater’ à Vienne. Le paysagiste F. Simonau dessina les plans et les exécuta en collaboration avec le jardinier local Pieter Lietaert, qui était aussi bien garde forestier qu’exploitant de l’auberge ‘Vyfwege’ (cinq chemins), qui existe encore aujourd’hui comme restaurant. Jusqu’à la première guerre mondiale, le bois était une véritable petite forêt. Les douze allées, formant l’étoile de la forêt, offraient par le passé une vue sur les tours des églises environnantes et les nombreux moulins à vent, qui ont à présent disparu.
L’étoile même et les douze allées sont facilement associables aux douze mois de la naissance, les points cardinaux et l’horloge. Notre heure d’été étant de deux heures en avance sur l’heure naturelle, le soleil se trouve donc à 14 heures dans le sud. L’allée nord-sud offrait dans le passé une superbe vue sur l’église St.-Michel à Roulers et vers le sud sur le Vossemolen; l’allée précédente était axée sur le Zuidmolen. L’allée est-ouest, en direction du Vijfwegen, donnait sur l’église St.-Pierre-et-Paul à Rumbeke, l’église des châtelains qui était reliée par un sentier - existant encore partiellement - au château. La ligne est-ouest, qui traverse l’Etoile et passe entre les étangs quadrants, donne vers l’est sur le moulin à vent de la ferme féodale Wervickhove près du ruisseau Babille. L’allée, reliant les portails est et ouest à la Bergeikenstraat donne sur le moulin du Zilverberg, qui est plus élevé. Les étangs du château et les étangs quadrants sont alimentés par le Regenbeek.
Les hulottes dans le saule pleureur sur la petite presqu’île nord-est de la rive et les chauves-souris dans les tilleuls à grandes feuilles sur la rive ouest de l’étang quadrant nord, sont actuellement des habitants très spécifiques du Sterrebos.

Rodenbach

La famille Rodenbach est originaire du Grand Duché Hessen dans la province de Rhénanie (Allemagne).
Ferdinand Rodenbach, né à Andernach le 1er novembre 1714, devint médecin de régiment avec le grade de commandant dans l’armée autrichienne, qui durant la guerre de succession devait obtenir de force et perpétuer la succession de Maria Theresia dans les Pays-Bas du Sud. Il était bel et bien incorporé dans l’état-major de l’armée de notre général commandant comte de Murray de Melgum. En 1744, sur ordre de Maria Theresia, le général vint avec son corps d’armée dans les Pays-Bas du Sud pour aider à repousser l’attaque française du roi Louis XV. Avec la Paix d’Aix-la-Chapelle, les Pays-Bas du Sud revenaient sous la tutelle autrichienne. Une semaine après la signature de la paix, Ferdinand Rodenbach, qui était prisonnier de guerre des Français, épousa Joanna Catharina Vandenbossche, fabricante de gants, dans l’église St.-Etienne à Lille; elle était la fille de Karel Joannes (de Wakken) et de Helena Anna (Ver)Faillie (de Roulers). Ferdinand démissionna de l’armée autrichienne; il se rendit à Roulers (Roeselare) et demanda à la châtellenie Ypres (Ieper) le certificat afin de pouvoir s’y établir comme chirurgien-barbier, ce qui fut autorisé.
Ferdinand devint ainsi l’ancêtre de l’illustre famille Rodenbach: Alexandre, homme politique et appelé Rodenbach l’aveugle, et ses frères Georges et Pedro étaient à la base de la création de la brasserie Rodenbach. Il y avait encore Georges, l’écrivain francophone et Albrecht, le poète néerlandophone.
Un comte et un chirurgien-barbier dans l’armée autrichienne ont ainsi déterminé l’histoire de Roulers.

Les châtelains et les châtelaines aimaient les festivités, les amis et la compagnie, ils étaient donc bien pourvus en la matière. Du côté est, sur la motte entre la rive du château et de la rue, il y avait un jardin à fleurs, accessible par un petit pont en pierre. De beaux bouquets de fleurs ornaient les tables, les fleurs fraîchement coupées parlaient pour le cœur. Au sud du monumental portail d’entrée est, jouxtant la conciergerie à construire plus tard, se trouvait la boulangerie. Dans le four, on brûlait des palans de hêtre et de châtaignier. Cette combinaison donnait au pain un arôme spécial. Plus tard, ce bois a encore été vendu à la criée aux boulangers des villages voisins. Un peu à l’écart de l’eau, dans le prolongement des écuries ouest, se trouvait le potager: des légumes non-traités sont indispensables pour une bonne soupe chaude. Au nord du château, les étangs quadrants étaient des viviers. Dans le sud est du bois du château et à l’ouest, il y avait un grand et un petit élevage de hérons.

 

Les hérons pourvoyaient les Seigneurs de toutes sortes de poissons, et en particulier d’anguilles. Dans le poème ci-dessous, nous lisons comment les hérons faisaient office de pêcheurs:

“ce petit monde à plumes, rusé, qui pèche dans les criques et au bord des rives
qui ramène sans scrupules des anguilles, des brochets et des tourdes dans leurs abris
où la moitié des hérons se posent
au grand profit du paysan qui les guette”

Là où se situe à présent une prairie peu élevée, à droite en entrant dans le bois par la porte ouest, se trouvaient jadis également une brasserie et une ferme fortifiées, avec une étable à vaches et une porcherie, une écurie et une bergerie, des poules et des oies. Le gibier et les pigeons, tout se mangeait.
Les pigeonniers, un du côté est du domaine et un autre au nord de la chapelle, étaient fort peuplés. Les pigeons étaient un délice. Ils étaient utiles comme pigeons voyageurs et passionnants en tant qu’amusement. Aux bords du bois nord se trouvait un mur. Il cachait un verger orienté vers le sud ensoleillé: c’était une source de fruits frais et croquants ou destinés à de délicieuses confitures. On conservait les délicatesses culinaires grâce à des blocs de glace. En hiver, on hachait la glace dans les fossés et les étangs peu profonds, on gardait les blocs aux frais dans la glacière. A gauche du portail vers le jardin, un peu plus loin dans le bois, se trouvait une glacière: 4,80 m de large et 4,45 m de haut dont un tiers sous terre.
La cave était fermée par deux portes orientées vers le nord et était accessible par un escalier. L’ensemble était isolé par une épaisse couche de terre. A l’aide d’une poulie, on pouvait sortir les blocs de glace. Les amateurs de la nature espèrent à présent que la cave deviendra un lieu d’hivernage pour les chauves-souris.
Ici et là, à proximité des étangs, se trouvaient, tout aussi bien cachées par la verdure, des tonnelles, agréables cachettes pour les jeunes amoureux du château, endroits paisibles après la chasse ou intimes pour les châtelains et châtelaines qui y “chassaient” avec courtoisie. Que la vie peut être belle!

Actuellement, il y a sur la place intérieure devant le château un énorme platane de 35 m de haut et de 230 ans d’âge, un peu plus loin vers le sud un Ponderosaden. Dans le jardin anglais pousse encore un Ginkgo ou noisetier japonais et dans le bois sud un pin corse de 300 ans, donc d’avant l’aménagement du Sterrebos.

Les Sans-culottes

Le comte Christian Charles de Thiennes épousa plus tard la très noble Marie Thérèse, comtesse de Cobentzl, une ancienne élève de Mozart. Il fut promu chambellan à la cour de Vienne et nommé bailli principal de Bruges et du Franc de Bruges.
Après la Révolution française (1795), nos régions ont été annexées à la République Française. Toutes les seigneuries, tous les droits et privilèges féodaux, y compris les dixièmes, ont été définitivement supprimés. C’est ici que se termine l’apport administratif du comte et que la loi communale entra en vigueur.
Le comte fuit à Vienne et laissa le château inhabité. L’ennemi y pénétra et il fut pillé par les Sans-culotte.

Le terme “Sans-Culotte”, au sens littéral ‘sans culotte’, date de 1793 et était un sobriquet que l’aristocratie française donnait aux partisans, ou plutôt les troupes de choc, de la Révolution française. Ils portaient un long pantalon, au lieu d’une culotte, un bonnet frygique et étaient armés d’un mousquet ou d’une matraque. Les révolutionnaires étaient fiers de ce nom et l’utilisaient même sur leurs pamphlets et leurs annonces. En termes de polémique politique, le mot désigne encore parfois les extrémistes de gauche.

Le château de Rumbeke fut saisi comme propriété d’un exilé. Plus tard, il fut à nouveau débloqué à la condition de le vendre dans l’année. Le comte Christian Charles de Thiennes vendit le château de Rumbeke en 1802, avec les fermes et les terres avoisinantes, l’auberge de Vyfwege et le Schuttershof au comte François Theodore Laurent de Thiennes de Leyenbourg. Une copie de l’annonce de la vente, comportant la description des bâtiments et des parcelles, est actuellement accrochée à côté de la cheminée avec les écussons.

Après la bataille de Waterloo (1815), le Congrès de Vienne créa le Royaume Uni des Pays Bas en tant qu’Etat tampon contre la France. On ne tint pas compte des souhaits de la population, ce qui mènera à l’Indépendance belge.

 

Bakelandt

Le comte François Theodore Laurent de Thiennes de Leyenbourg (1801-1822) était le petit-fils du comte Walter Theodoor, le frère avec qui commencèrent 80 ans plus tôt les disputes familiales par le droit de tierce, et par conséquent l’arrière-petit-fils de Louis Thomas de Thiennes.
Le nouveau châtelain était marié à Marie Colette Jeanne de Lichtervelde, sœur de la Marie-Anne susmentionnée. Il était chambellan de l’empereur d’Autriche, par après de Guillaume Ier et était très riche. Il acheta également la seigneurie d’Emsrode près d’Anzegem. Au début, le château resta inhabité. Des bandes de voleurs, comme la bande Baeckelandt, y venaient comploter; il paraît même que des agriculteurs des environs venaient y battre leur blé sur les dalles du hall.
A la demande de Mgr. De Broglie, évêque de Gand, le château de Rumbeke a été pendant une courte durée, le noviciat pour le redémarrage de l’ordre des Jésuites, qui, en même temps que les ordres religieux, avait été aboli par le Directoire.

Un jour, on planta deux brugnons près du portail monumental du jardin, entre le bois nord et le verger. Le lendemain, ils avaient disparu. Baekelandt était passé par là, disait-on. Louis Baekelandt, dont les ancêtres avaient leurs racines à Rumbeke, était un chef brigand, né à Lendelede, d’une relation déshonorante entre Anna-Marie De Jaeger et son beau-père Carolus Baekelandt. La bande était active à la fin du 18e siècle, une période de désastre économique, de famine et de privations. Louis ne semble jamais s’être marié, Francisca Ameye n’était que sa concubine. Il fut décapité sur l’échafaud avec 22 de ses compères à Bruges à la Toussaint 1803.

Paganini

Le comte François Joseph Michel Ghislain de Thiennes (1822-1855) succéda à son père. Il bénéficia une formation raffinée et artistique, qu’il compléta par de nombreux voyages à l’étranger. Un jour, il était assis à une terrasse à Milan, un musicien ambulant lui sciait les oreilles de la tête avec de la musique de violon écorchée. Ne pouvant plus l’écouter, il commença à jouer lui-même. Les spectateurs étaient ravis. Exubérant d’enthousiasme, ils se levèrent et l’appelèrent “Paganini”.
En effet, c’était un musicien doué, il écrivait diverses romances, de mélodie simple et agréables à écouter. Il écrivait également quelques poèmes. Son rayonnement culturel faisait de lui un hôte agréable à la cour impériale de Vienne; il y rencontra entre autres son cousin Christian de Thiennes, qui était marié à une dame de Cobentzl d’origine viennoise.
Il était chambellan de Guillaume Ier, devint membre des Etats Généraux des Pays-Bas, fut admis dans la noblesse du royaume des Pays Bas et obtint le titre ‘de Thiennes de Leyenbourg et de Rumbeke’. Il était également membre de bon nombre d’associations scientifiques et même archéologiques.
On suppose qu’il est devenu bourgmestre de Rumbeke en 1825, après les difficultés que le conseil de l’église et le conseil communal avaient créées en retirant l’ancienne tombe et le siège de la famille de Thiennes de l’église; le nombre de paroissiens avaient fortement augmenté et il y avait pour ainsi dire trop peu de place. La tombe aurait été conservée au château jusqu’en 1897. En tant que bourgmestre, il fit recouvrir la place du village de pavés, fait très exceptionnel. Seule la route Roulers-Menin était pavée à l’époque grâce à Maria Theresia d’Autriche. Il supprima également l’ancien cimetière autour de l’église et l’actuelle Hoogstraat. A la maison du Bailli, on peut encore voir aujourd’hui le nivellement de l’ancienne Kasteelstraat. Celui-ci était dû au fait que l’Empereur autrichien Joseph II, appelé l’empereur-sacristain’, décréta en 1784 l’interdiction d’enterrer les morts dans les églises. Peu après, l’empereur Napoléon Ier interdira également les enterrements autour des églises.

de Limburg Stirum

Le comte-bourgmestre épousa à un âge avancé, il avait 50 ans, la très noble comtesse Astérie Albertine Thérèse Ghislaine de Draeck, parentée à la famille Adornes. Elle apporta en dot l’église Jérusalem de Bruges, qu’il fit restaurer immédiatement.
Lors de la Révolution de 1830, le comte resta orangiste et fidèle au roi. Il gardait son domicile en Belgique, se retira de la politique et se consacra entièrement à la charité et à l’art.
Il n’avait pas de fils, mais trois filles dont la plus jeune mourut mineure. La fille aînée, Astérie Marie épousa le comte Thierry-Marie-Joseph de Limburg Stirum et hérita le château de Rumbeke. La fille cadette, Marie Thérèse, épousa le comte Marie Joseph de Courtebourne et hérita le château d’Emsrode (Anzegem). C’est à Marie Thérèse qu’on devra plus tard la construction de la basilique néogothique à Oostakker (1877). Elle en fit un lieu de pèlerinage de Notre Dame de Lourdes, avec une grotte.

Le baron Frans de Plotho, châtelain à Oostakker, se sentait appelé à la vie de trappiste, mais l’austère vie de moine ne convenait pas à sa faible santé. Il fut consacré prêtre et alla habiter dans une cellule qu’il avait construite. Soixante ans plus tard, la marquise de Courtebourne, née Marie Thérèse de Thiennes, décida de transformer la cellule en aquarium; l’entrée était couverte de rocs, où une niche était prévue à la demande du curé pour la statue de Notre Dame. La guérison miraculeuse de Pieter De Rudder, de Jabbeke, le 7 avril 1875 changea les plans et au lieu d’une chapelle, on construisit une église. L’église fut consacrée en 1877 et devint basilique en 1924. Le fils de madame de Courtebourne, Victor, était jésuite et vivait en bons termes avec les pères de la Société de Jésus. Ces derniers furent alors sollicités à assurer le service du lieu de pèlerinage.

Après 400 ans, un mariage fit perdre au château de Rumbeke le nom “de Thiennes”. La famille de Thiennes avait veillé à l’extension du château et elle avait réussi à survivre sans trop de dégâts les années turbulentes de transformation de l’Europe médiévale jusqu’au 19e siècle. Elle avait toujours exercé d’importantes fonctions à nos cours royales, à l’exception de la cour française, nonobstant l’occupant de notre Flandre.
Les 150 années suivantes, la famille “de Limburg Stirum” dirigera le Kaasterkasteel. La famille se distinguera dans la politique nationale et locale et sera particulièrement méritante pour la communauté de Rumbeke; elle passera le château à la population du 21e siècle.

La Reine Juliana

Le comte Thierry-Marie-Joseph (Dirk) de Limburg Stirum (1856-1911) devint le nouveau châtelain de Rumbeke par son mariage avec Astérie Marie de Thiennes. A l’occasion de leur mariage, les portes du hall et du premier salon furent recouvertes de merveilleuses portes de meubles sculptées en chêne du 17ième siècle.   
La famille de Limburg Stirum appartient à l’ancienne noblesse allemande. A l’origine, elle habitait à Limburg-an-der-Lahn, au sud-est de Dortmund (état fédéral de Hessen), ultérieurement aussi à Stirum, près de Duisburg. Une branche de la famille s’exilera au 16e siècle vers Borkulo aux Pays-Bas et la reine Juliana des Pays-Bas en deviendra une descendante.
Willem Bernard, un descendant de la branche hollandaise, fut page sous Louis Bonaparte et luitenant sous l’empereur Napoléon. Il démissionna du service français et devint deuxième luitenant au sixième bataillon de Chasseurs hollandais. En tant que tel, il participa à la bataille de Waterloo. En remerciement, il reçut le ‘titre de comte’. Après sa carrière militaire, il devint bourgmestre de Wezenbeek, dans le Brabant flamand. Lors de son mariage, il quitta l’Eglise protestante et se convertit à la religion catholique. Son deuxième fils Dirk devint ainsi par mariage le nouveau châtelain de Rumbeke.
La famille de Limburg Stirum a la même origine que les comtes de Mark et les ducs de Kleef et de Gullik. La branche belge descend de la famille des comtes de Nassau et est apparentée à Christofel Plantyn et à Pieter-Paul Rubens.
La devise de la famille de Limburg Stirum est “Je marche droit”.

Le comte Dirk de Limburg Stirum fit son droit à l’Université de Louvain. La plupart du temps, il résidait à Gand et il écrivit bon nombre d’œuvres historiques. Il devint sénateur de l’arrondissement d’Ostende. Il était témoin de la pose de la première pierre de l’église de Dadizele en 1857, qui serait promue plus tard basilique Mineure par le pape Léo XIII.

La nouvelle église de Dadizele (1857-1895) a été construite sous l’impulsion de Mgr. Malou, évêque de Bruges. Mgr. Malou, né à Ypres, fut professeur à l’Université de Louvain. Il était “Marialogue” et fut appelé à Rome en 1853 pour défendre le dogme de l’Immaculée Conception et de le faire approuver. Après l’approbation, une réelle dévotion de Marie vit le jour; dans cet esprit, la basilique Notre Dame fut érigée à Dadizele.

Sainte Godelieve

Lors de la lutte scolaire de 1880-1884, il fit construire pour l’enseignement catholique l’école du Zilverberg à ses frais. L’école fut baptisée école St.-Henri; le nom est une référence à son fils aîné ‘Hendrik’.
En 1890, il fit réparer six vitraux datant du 15e et 16e siècle dans l’église de Jérusalem à Bruges. Avec les éclats de verre, on a composé un vitrail disparate, placé sur le palier à côté de la salle d’honneur. Il représente des fragments de la légende de Godelieve.

La légende se passe au 11e siècle, dans le comté de Boulogne, où Godelieve vit le jour dans une famille de nobles. Très jeune encore, elle est donnée en mariage à Bertolf de Ghistelles. Le contraste est grand entre cette fille ayant reçu une éducation noble et raffinée et ce jeune homme, au visage buriné par les vents maritimes et aux manières rudes. Bertolf est absent au mariage, qui dure trois jours. Il garde son domicile dans la forteresse parentale. Son épouse est bannie à la ferme, avec les domestiques et livrée à la tyrannie de sa belle-mère. C’est une jeune femme très charitable. Elle fuit et retourne dans sa maison. Grâce à l’intervention de l’évêque de Tournai et du Comte de Flandre, Bertolf se voit obligé de reprendre sa jeune épouse. Il nourrit des pensées de vengeance: il met un accident en scène et pendant qu’il est absent, deux domestiques étranglent Godelieve et la jettent dans un puits. On est le 6 juin 1070. Bertolf l’enterre dans la chapelle et se remarie un peu plus tard. Sa deuxième femme accouche d’une fille aveugle de naissance et elle décède quand la fille a treize ans; elle est également enterrée dans la chapelle, à côté de la tombe de Godelieve. Une nuit, l’enfant se faufile dans l’église et pleure et supplie le Seigneur de lui donner la vue. Les domestiques accourus trouvent l’enfant à genoux sur la tombe de Godelieve. Lorsque Bertolf l’apprend, à en croire la légende, il  met la haire. Godelieve est déclarée sainte le 30 juillet 1084.
Sainte Godelieve est représentée la tête nue, le linge avec lequel on l’étrangla autour du cou, le buis bénit dans la main comme signe de martyre, avec le puits et le petit seau. Elle est invoquée pour les maux de gorge et les poussées de fièvre.

En 1891, le châtelain fit construire une haute conciergerie de style néogothique. On peut surtout le voir dans le relief de pierre du côté sud. La tombe de la famille de Thiennes, qui se trouvait déjà depuis trois quarts de siècle dans le château, fut à nouveau placée dans l’église de Rumbeke. Il la dota également de fonts baptismaux romans, datant probablement du 12e siècle et provenant de l’église d’Anzegem.
Tout au début du 20e siècle, il accepta que le blason de la famille de Thiennes devienne également le blason des communes de Rumbeke et de Lombise. Les nombreuses archives, assemblées par le comte Dirk de Limburg Stirum, furent offertes par les héritiers aux Archives nationales à Bruges et sont connues sous le nom ‘Fonds de Limburg Stirum’.

Le 20e siècle sera marqué par deux guerres mondiales, avec deux protagonistes: la France et l’Allemagne, qui n’avaient toujours pas digéré le partage de la Lotharingie, après le Traité de Verdun (843).

Le comte Henri-Amedée-Marie-Joseph-Ghislain de Limburg Stirum (1911-1953) fut promu très jeune encore docteur en droit à Louvain. Il épousa Julie-Marie-Josephine baronne Snoy et succéda à son père en tant que châtelain de Rumbeke. Il résidait à Rumbeke, devint bourgmestre (1904-1947) et conseiller provincial. C’était un homme humble et très intègre.
Il changea très vite l’aspect de la commune: il fit construire sa propre maison communale (et quitta la maison communale auberge) et une grande salle de fête, il fit agrandir l’école communale, améliorer les rues par des égouts et des bordures et fit placer l’éclairage au gaz; pour égayer la vie, il fit construire un kiosque à musique. Malheureusement, son mandat sera assez rapidement marqué de deux guerres mondiales.
Le 19 octobre 1914, lors du Schuwe Maandag (Lundi Farouche), lui et sa famille furent expulsés du château par les troupes allemandes et il fuit vers Bruxelles. Le château devint le quartier général du 26ième corps de réserve de l’armée allemande. Freiherr von Hügel et ses officiers y résidèrent. Herr von Hügel fit construire une véranda moderne entre la première tour et la chapelle. De la chapelle, il fit sa salle de bains (le Christ “conscient” de la nudité d’un officier allemand!) et la sacristie, se trouvant jadis dans le coin du salon des boiseries adjacent, devint son w.c. La cheminée du salon est en marbre “Rouge de Rance”, style Louis XIV, tandis que le stucage date de la période de Louis XV. Le parquet et le lambris portent encore toujours les traces de balles de la IIième Guerre Mondiale.
Lorsque le château était devenu un peu insalubre, les sous-officiers pouvaient y résider et lorsqu’il fut pris sous feu à partir du front, il pouvait servir de quartier de nuit pour les simples soldats.
Entre les deux guerres mondiales, le bourgmestre reprit sa serviabilité et sa générosité envers la population. La corporation des tireurs, la confrérie de théâtre et de musique lui tenaient fort à cœur.
Le 27 mai 1940, le dernier jour de la campagne de 18 jours, la bataille était rude dans et autour du château. L’énorme platane dans la basse-cour fut sérieusement endommagé. Sept soldats du premier régiment des grenadiers y moururent. En 1953, près du petit bois “foreest”, une statue fut érigée à leur intention. Chaque année on tient encore un service commémoratif à leur intention. Le comte, résidant pendant toute cette période dans le château, n’a jamais voulu abdiquer à la demande cependant répétée de l’occupant; à chaque fois, il répondait: ‘J’ai été désigné par le Roi, ce n’est qu’à sa requête et dans ses mains que je remettrai ma démission’. Pendant la guerre, il s’occupa également du patrimoine: le château fut classé en 1942. Ensuite, il fit réparer le château endommagé et le pourvut de meubles et de tableaux de sa propre collection. Sa chambre à coucher était le “Salon Rouge”, au centre du premier étage.  La cheminée en style Louis XIV porte une grisaille du 19ième siècle, flamande mais italianisée.  
A sa propre requête et après de multiples demandes, une démission honorable lui fut accordée. Les gens de l’époque disaient: “Il était noble par ses origines, mais encore plus noble par son humilité”.

Girouettes

Le comte Guillaume Anselme de Limburg Stirum (1953-1988) succéda comme fils aîné à son père. Il réalisa une carrière militaire dans l’armée belge et devint colonel. Ensuite, il rejoignit le SHAPE, le quartier général de l’OTAN à Casteau. Il épousa Elisabeth-Marie-Eulalie, princesse de Ligne.

La famille de Ligne est une très ancienne et notable famille de nobles belges, originaire du Hainaut. Le château familial se situe sur la commune de Beloeil. Déjà au 14e siècle, la famille obtint le titre de baron et en 1601 les de Ligne sont élevés au rang princier. La famille actuelle Arenberg descend de Jean de Ligne, baron de Barbançon, et de sa femme Margareta d’Arenberg. Eugène Lamoral François Charles prince de Ligne (1804-1880), homme d’Etat libéral belge, fut nommé candidat au trône après la Révolution belge de 1830 et refusa en février 1831 la régence du nouveau royaume, qui lui était officieusement offerte.

Le châtelain fit réaliser d’importants travaux d’embellissement durant les années 1961-1963. Le domaine autour du château fut nivelé; le château fut sérieusement restauré sur base du tableau du 16e siècle, dont question ci-avant. La tour du milieu a été reconstruite et couronnée d’une “bulbe” avec une girouette intégrant le lion flamand. Le châtelain aménagea à droite au premier étage un espace en bibliothèque, recouvrant les parois d’armoires en bois. Finalement, on rajeunit le Sterrebos, on déracine et on remplace par de nouvelles plantations.
Dans les girouettes sur les tours, nous reconnaissons actuellement à quatre reprises le lion flamand et à deux reprises le sigle de l’association qui y habite BAAV. La girouette sur la tour couronnée d’un poivrier à l’angle nord est est moins claire: un habitant blagueur y voit même un ‘symbole mystérieux’.
Après le classement du château par AR de 1942, les portails d’entrée et les écuries ont également été classés par AR en 1962. Le domaine du château fut également classé, y compris le bois, par AR en 1969.
Au sein du domaine de 27 ha, on tint de plus en plus de manifestations de type culturelles et sportives. En janvier 1975, le château fut le décor de la comédie cinématographique “Heaven, save us from our friends”. Roger Moore y roula avec une voiture dans le fossé. Les frais de plus en plus élevés pour l’entretien et l’occupation du château ont entraîné le lotissement des terres environnantes. Le Sterrebos fut acquis par le Conseil provincial de la Flandre Occidentale et ouvert au public. Le château et l’environnement immédiat furent vendus à la SA Het Sterrebos, un consortium entre la Banque de Roulers, la Brasserie Rodenbach et l’Entreprise de construction Willy Olivier. Actuellement, toutes les actions de ce consortium sont aux mains de la BAAV, l’Association professionnelle des exploitants d’Autobus et d’Autocars de Flandre Occidentale. Depuis janvier 2004, l’association a hébergé ses bureaux dans le château et celui-ci est constamment habité.
La création d’une fonction permanente pour le château est probablement la meilleure garantie pour l’avenir de notre patrimoine du 16e siècle, auquel appartient le château de Rumbeke.

Le souvenir est le seul paradis dont on ne peut bannir personne.
Si le “Berceau du Comté de Flandre” se trouva un jour à Rumbeke, le Kaasterkasteel reste un témoin vivant et un soutien affectif à notre Spécificité flamande.

Jozef Denolf,
Source, Car & bus magazine, 2004-09, 2004-11 et 2004-12

 

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